Je disais, l’autre soir, dans un brillante conversation, que je place sur la même étagère dans mon esprit, l’odeur des livres et l’odeur des
confitures.
Drôle d'association d’idées, me direz-vous !.
En ce temps-là, après la guerre, - je ne la qualifie pas de « dernière », sait-on jamais !- les livres auxquels j’avais accès
étaient ceux de l’école primaire, plus un album dessiné pour enfants, acheté par ma mère à grands frais, hebdomadaire ou mensuel , qui relatait les aventures de Dido au milieu des
siens, d’ ingénieux savants, autant que je me souvienne...
L’oncle de Dido, un ingénieur invalide de guerre probablement, qui n’avait plus de jambes, s’était fabriqué une sorte de planche munie de quatre bizarres pattes métalliques articulées. J’ai oublié les intrigues mais je revois très bien ce brave tonton qui m’a tant fait révé... Hélas, ces livres ont été perdus au cours des déménagements successifs de mes parents. Malheureusement, je n’en ai jamais retrouvés un seul depuis. Je lance donc un message de recherche. Sait-on jamais.
Revenons à nos moutons.
Quant aux livres d’école, ils appartenaient à l'école et se passaient de main en main, année après année.
A la plume « Sergent-major » et à l’encre violette, avec tout le soin et toute l’attention recommandés par le maître, avec
une immense appréhension aussi, car la moindre tache serait fatale et mériterait une sentence dont la peine de mort donnait une vague idée, on ajoutait, langue sortie en signe d'intense
application, main tremblottante, à la liste, sur la page de garde : son propre nom, son prénom, la présente année scolaire et l’état de l’ouvrage.
Neuf. Moyen. Passable. Médiocre. Les discussions sur l’aspect physique de l’ouvrage allaient bon train car chaque élève
en devenait solennellement propriétaire responsable par intérim.
Et ce bien était d’autant plus sacré que les pires malheurs nous étaient promis s’il leur arrivait quoi que ce soit qui modifiât en
l’handicapant son initial état. Fût-ce de notre fait ou fût-ce par manque de surveillance.
Responsable ! Surtout que « les parents devraient le repayer » ce fameux bouquin s’il lui arrivait malheur.
Les manuels scolaires prenaient alors à mes yeux l’importance d’un trésor. Et mon amour des livres date probablement de cette époque. Ils étaient souvent moches, à demi rongés par l’âge, gris et noirs, sans la moindre couleur, cornés et écornés... Ils étaient magnifiques, au dedans comme au dehors. Je les mangeais des yeux. Il n’était pas rare qu’un des minuscules copeaux de bois qui composaient le vénérable papier torturé par l’usage, ait disparu d’une page. Un infime trou s’y substituait donc que nous signalions au maître immédiatement - responsabilité toujours- pour ne pas être accusés de malveillance. Un minuscule trou par lequel je glissais un oeil pour voir mieux dans le ventre du livre.
Le papier, de par sa texture grossière faite de bois mal travaillé, absorbait l’encre goulûment. Les pages étaient marquées par le passage entre les matrices d'impression en plomb. Je me souviens comme si c’était hier de cette odeur de goudron et d’essence de térébenthine qui évoquait les bonbons au réglisse de l’époque ; ces lanières noires et sucrées que l’on trouvait en Belgique et que j’obtenais, comme récompense, pour aller là-bas, à travers les champs, chercher le tabac de mon grand-père. Et, à ce parfum âcre et doux, s’ajoutaient tous les autres, accumulés au fil du temps par les anciens propriétaires, chez eux, le soir, à la veillée.
J’en ai retrouvé une tout dernièrement, de ces senteurs insolites. Je possède les oeuvres complètes d’Aragon. Voilà quelques années que je n’en ai compulsé aucun tome. L’autre jour, je ne sais pourquoi, m’est venue à l’idée d’en ouvrir un. Si je sais, c’était à cause d’Elsa. Bref. Une émanation s’est échappée que j’ai identifiée comme provenant d’un mélange d’odeur d’encre, de papier et de fumée de cigarettes. Je fumais beaucoup à cette époque où je travaillais avec (à propos d’)Aragon. Tellement que le papier s’en est jauni en capturant cette odeur peu ragoûtante de tabac froid. J’y ai été sensible parce que je ne fume plus. Cette senteur, c’est aussi une senteur de mon enfance...
Une
odeur de mon enfance aussi importante pour moi que celle que j’ai reniflée, je m’en souviens très bien, reniflée vraiment, "pour de vrai", en « lisant », (-que dis-je ? :
« en mangeant par coeur » ) dans le livre de lecture du cours moyen dont j’étais propriétaire par intérim, ce texte de Georges Duhamel, que je veux absolument transcrire
ici :
« Le jour où nous reçûmes la visite de l'économiste, nous faisions justement nos
confitures de cassis, de groseilles et de framboises.
L'économiste, aussitôt, commença de m'expliquer avec toutes sortes de mots, de chiffres
et de formules, que nous avions le plus grand tort de faire nos confitures nous-mêmes, que c'était une coutume du moyen âge, que, vu le prix du sucre, du feu, des pots et surtout de notre temps,
nous avions tout avantage à manger les bonnes conserves qui nous viennent des usines, que la question semblait tranchée, que, bientôt, personne au monde ne commettrait plus jamais pareille faute
économique.
- Attendez, monsieur! m'écriai-je. Le marchand me vendra-t-il ce que je tiens pour le meilleur
et le principal?
- Quoi donc? Fit l'économiste.
Mais l'odeur, Monsieur, l'odeur ! Respirez : la maison toute entière est embaumée. Comme
le monde serait triste sans l'odeur des confitures!
L'économiste, à ces mots, ouvrit des yeux d'herbivore. Je commençais de m'enflammer.
- Ici, monsieur, lui dis-je, nous faisons nos confitures uniquement pour le parfum. Le
reste n'a pas d'importance. Quand les confitures sont faites, eh bien ! Monsieur, nous les jetons.
J'ai
dit cela dans un grand mouvement lyrique et pour éblouir le savant. Ce n'est pas tout à fait vrai. Nous mangeons nos confitures, en souvenir de leur parfum. »
GEORGES DUHAMEL,
Fables
de mon Jardin
(7 ° édition, Mercure de France, Paris - 1936)
Je continue de manger les livres, un peu aussi, en souvenir de leur parfum !
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