Jeudi 15 novembre 2007
Je retrouve dans mes archives ce texte écrit voici maintenant quelques mois, publié sur mon ancien blog, mais qui a été lu par deux ou trois personnes sur cette planète. Je le propose de nouveau parce que tout simplement, je l'ai rédigé avec beaucoup de sincérité.



         Je disais, l’autre soir, dans un brillante conversation, que je place sur la même étagère dans mon esprit, l’odeur des livres et l’odeur des confitures. 
        
         Drôle d'association d’idées, me direz-vous !.


          En ce temps-là, après la guerre, - je ne la qualifie pas de « dernière », sait-on jamais !- les livres auxquels j’avais accès étaient ceux de l’école primaire, plus un album dessiné pour enfants, acheté par ma mère à grands frais, hebdomadaire ou mensuel , qui relatait les aventures de Dido au milieu des siens, d’ ingénieux savants, autant que je me souvienne...

L’oncle de Dido, un ingénieur invalide de guerre probablement, qui n’avait plus de jambes, s’était fabriqué une sorte de planche munie de quatre bizarres pattes métalliques articulées. J’ai oublié les intrigues mais je revois très bien ce brave tonton qui m’a tant fait révé... Hélas, ces livres ont été perdus au cours des déménagements successifs de mes parents. Malheureusement, je n’en ai jamais retrouvés un seul depuis. Je lance donc un message de recherche. Sait-on jamais.


         Revenons à nos moutons.


         Quant aux livres d’école, ils appartenaient à l'école et se passaient de main en main, année après année.


          
A la plume « Sergent-major » et à l’encre violette, avec tout le soin et toute l’attention recommandés par le maître, avec une immense appréhension aussi, car la moindre tache serait fatale et mériterait une sentence dont la peine de mort donnait une vague idée, on ajoutait, langue sortie en signe d'intense application, main tremblottante, à la liste, sur la page de garde : son propre nom, son prénom, la présente année scolaire et l’état de l’ouvrage. 
          Neuf. Moyen. Passable. Médiocre. Les discussions sur l’aspect physique de l’ouvrage allaient bon train car chaque élève en devenait solennellement propriétaire responsable par intérim. 
          Et ce bien était d’autant plus sacré que les pires malheurs nous étaient promis s’il leur arrivait quoi que ce soit qui modifiât en l’handicapant son initial état.  Fût-ce de notre fait ou fût-ce par manque de surveillance.

Responsable ! Surtout que « les parents devraient le repayer » ce fameux bouquin s’il lui arrivait malheur.

 Les manuels scolaires prenaient alors à mes yeux l’importance d’un trésor. Et mon amour des livres date probablement de cette époque. Ils étaient souvent moches, à demi rongés par l’âge, gris et noirs, sans la moindre couleur, cornés et écornés... Ils étaient magnifiques, au dedans comme au dehors. Je les mangeais des yeux. Il n’était pas rare qu’un des minuscules copeaux de bois qui composaient le vénérable papier torturé par l’usage, ait disparu d’une page. Un infime trou s’y substituait donc que nous signalions au maître immédiatement - responsabilité toujours- pour ne pas être accusés de malveillance. Un minuscule trou par lequel je glissais un oeil pour voir mieux dans le ventre du livre.

Le papier, de par sa texture grossière faite de bois mal travaillé, absorbait l’encre goulûment. Les pages étaient marquées par le passage entre les matrices d'impression en plomb. Je me souviens comme si c’était hier de cette odeur de goudron et d’essence de térébenthine qui évoquait les bonbons au réglisse de l’époque ; ces lanières noires et sucrées que l’on trouvait en Belgique et que j’obtenais, comme récompense, pour aller là-bas, à travers les champs,  chercher le tabac de mon grand-père. Et, à ce parfum âcre et doux, s’ajoutaient tous les autres, accumulés au fil du temps par les anciens propriétaires, chez eux, le soir, à la veillée.

 J’en ai retrouvé une tout dernièrement, de ces senteurs insolites. Je possède les oeuvres complètes d’Aragon. Voilà quelques années que je n’en ai compulsé aucun tome. L’autre jour, je ne sais pourquoi, m’est venue à l’idée d’en ouvrir un. Si je sais, c’était à cause d’Elsa. Bref. Une émanation s’est échappée que j’ai identifiée comme provenant d’un mélange d’odeur d’encre,  de papier et de fumée de cigarettes. Je fumais beaucoup à cette époque où je travaillais avec (à propos d’)Aragon. Tellement que le papier s’en est jauni en capturant cette odeur peu ragoûtante de tabac froid. J’y ai été sensible parce que je ne fume plus. Cette senteur, c’est aussi une senteur de mon enfance...

Une odeur de mon enfance aussi importante pour moi que celle que j’ai reniflée, je m’en souviens très bien, reniflée vraiment, "pour de vrai", en « lisant », (-que dis-je ? : « en mangeant par coeur » ) dans le livre de lecture du cours moyen dont j’étais propriétaire par intérim, ce texte de Georges Duhamel, que je veux absolument transcrire ici :

            « Le jour où nous reçûmes la visite de l'économiste, nous faisions justement nos confitures de cassis, de groseilles et de framboises.

            L'économiste, aussitôt, commença de m'expliquer avec toutes sortes de mots, de chiffres et de formules, que nous avions le plus grand tort de faire nos confitures nous-mêmes, que c'était une coutume du moyen âge, que, vu le prix du sucre, du feu, des pots et surtout de notre temps, nous avions tout avantage à manger les bonnes conserves qui nous viennent des usines, que la question semblait tranchée, que, bientôt, personne au monde ne commettrait plus jamais pareille faute économique.

           - Attendez, monsieur! m'écriai-je. Le marchand me vendra-t-il ce que je tiens pour le meilleur et le principal?

           - Quoi donc? Fit l'économiste.

            Mais l'odeur, Monsieur, l'odeur ! Respirez : la maison toute entière est embaumée. Comme le monde serait triste sans l'odeur des confitures!

            L'économiste, à ces mots, ouvrit des yeux d'herbivore. Je commençais de m'enflammer.

            - Ici, monsieur, lui dis-je, nous faisons nos confitures uniquement pour le parfum. Le reste n'a pas d'importance. Quand les confitures sont faites, eh bien ! Monsieur, nous les jetons.


J'ai dit cela dans un grand mouvement lyrique et pour éblouir le savant. Ce n'est pas tout à fait vrai. Nous mangeons nos confitures, en souvenir de leur parfum. »

                                                                   GEORGES DUHAMEL,

Fables de mon Jardin
                                                                                (7 ° édition, Mercure de France, Paris - 1936)

 

Je continue de manger les livres, un peu aussi, en souvenir de leur parfum !

 

 

communauté : Ecrivains et vains écrits ! commentaires (5)    ajouter un commentaire

Commentaires

Que je te comprends ! je fais souvent des confitures ! et on en sent l'odeur jusqu'à l'extérieur de la maison ! Bisous à toi !
commentaire n° : 1 posté par : Mélusine (site web) le: 12/11/2007 18:12:55
Quel texte émouvant, si proche de ce que je ressens quand je rouvre un vieux livre, il me semble qu'en plus de l'histoire qu'il renferme est écrite un peu de la mienne, un peu de mes souvenirs y ont laissé leur odeur, et je me rappelle encore ces livres aux pages jaunes, épaisses, qu'on coupait au couteau si bien qu'elle étaient toutes dentelées, et les fleurs qu'on y conserve, qui n'ont plus de parfum, mais qui laissent leur empreinte brune... Magnifique texte que tu as écrit. Un vrai bonheur de l'avoir lu. Et Duhamel ! formidable, la chute ! Quand nous les avons senties nous les jetons, monsieur... C'est superbe. Bonne soirée jeanmich, à bientôt.
commentaire n° : 2 posté par : thaddee (site web) le: 15/11/2007 19:04:52
J'ai retrouvé un peu de mon enfance dans ce texte...les livres et leur odeur; les confitures de ma grand-mère...un bon moment..j'adore ce genre de texte..qui ravive les souvenirs..c'était une époque...avec ses pleins et ses déliés...C'est un bonheur à lire et ce texte de Duhamel intégré un plaisir aussi...Merci pour tes gentils coms...je reviendrai je n'ai pas lu le texte du haut...bisous...bonne soirée..
Demain je te mets dans mes favoris..;
commentaire n° : 3 posté par : le bigorneau (site web) le: 21/11/2007 23:00:41

La curiosité m'a poussée à venir ici à la suite de ton com...nous sommes de la même génération et j'éprouve les mêmes émotions avec beaucoup de souvenirs identiques . J'ai beaucoup aimé ton texte...la passion des livres depuis que je sais lire et l'amour charnel que je leur voue est sans limites - même si je reste très longtemps sans les réouvrir , ils doivent demeurer sous mes yeux , partout chez moi . Une maison sans livres est comme un regard éteint . Aurevoir.

commentaire n° : 4 posté par : La bernache (site web) le: 25/11/2007 09:57:28
Hello chère La Bernache,
Merci pour ta gentillesse. C'est vrai, les livres font partie intégrante de notre Moi. Parce que nous sommes tombés dedans quand nous étions petits. Hier, donc...
Amitiés.
réponse de : jeanmich' (site web) le: 26/11/2007 13:35:06
Il y a beaucoup d'humanité dans ce tu écris et j'aime ta voix, ton style qui respire la nostalgie. En te lisant, je sentais toutes ces odeurs que tu évoques si bien. magie de l'écriture qui redonne vie aux souvenirs.
merci pour cette prose si remarquable.
commentaire n° : 5 posté par : Pat (site web) le: 05/12/2007 19:44:32

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